Le béluga de l’estuaire du Saint-Laurent

3e édition

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L'état du béluga est jugé mauvais.       Photo de béluga à la surface de l'eau
Bélugas
Photo: Véronique Lesage, Pêches et Océans Canada

Problématique

Le béluga est une espèce arctique, et la population de l’estuaire du  Saint-Laurent vit à l’extrême sud de l’aire de répartition de l’espèce.  Elle occupe surtout l’estuaire et, saisonnièrement, également le golfe du Saint-Laurent (Figure 1). Une importante chasse commerciale de la fin du 19e siècle au milieu du 20e siècle ainsi que des programmes de réduction de la population visant à protéger des stocks de poissons commerciaux dans les années 1920 et 1930 ont largement réduit cette population.

En 1979, on l’évaluait à quelques centaines d’individus. L’importante réduction en abondance au 20e siècle fut aussi accompagnée d’une contraction d’environ 65 % de l’aire de distribution estivale entre les années 1930 et aujourd’hui. Les bancs de Manicouagan, utilisés en été dans les années 1930 et abandonnés depuis au moins les années 1970, sont un exemple bien documenté de cette réduction de la répartition géographique de la population.

Figure 1. Répartition actuelle et historique (années 1930) du béluga de l'estuaire du Saint-Laurent.

Description longue de la figure

La carte présente la répartition actuelle et historique (années 1930) du béluga de l’estuaire du Saint-Laurent, telle que décrite dans le texte.

En 2014, le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) a réévalué le statut de la population et l’a désignée comme étant « en voie de disparition » en raison des signes préoccupants de déclin récent et de cas de mortalité inexpliquée chez de jeunes bélugas. On estime maintenant que cette petite population fait face à un risque de disparition considérablement plus élevé que lorsqu’elle a été évaluée comme espèce menacée il y a dix ans.

Afin de conserver et de protéger l’écosystème et d’acquérir de nouvelles connaissances dans le but de rétablir la population de bélugas du Saint-Laurent, différentes mesures ont été mises en place depuis 1986. Toutefois, malgré ces mesures de protection et les plans de conservation développés au fil des ans, la population de bélugas du Saint-Laurent ne montre aucun signe de rétablissement depuis l’interdiction de la chasse en 1979. Plusieurs facteurs non-exclusifs et potentiellement cumulatifs pourraient expliquer cette absence de rétablissement en faisant augmenter la mortalité, en réduisant la fécondité, en réduisant la survie des jeunes ou en favorisant l’émigration. Cependant, l’état actuel des connaissances ne permet pas de quantifier l’impact des différents facteurs potentiellement nuisibles sur la population de bélugas du Saint-Laurent.

Des biologistes examinent une carcasse de béluga échoué.

Des biologistes examinent une carcasse de béluga échoué.
Photo: Lena Measures, Pêches et Océans Canada

Deux programmes de suivi à long terme ont été mis en place depuis les années 1980. Le premier a débuté en 1983. Il s’agit du programme de surveillance des carcasses qui permet de quantifier la mortalité et d’en identifier les causes. Ce programme implique l’Institut d’écotoxicologie du Saint-Laurent (INESL), la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal à Saint-Hyacinthe, le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), Pêches et Océans Canada (MPO), l’Agence de Parcs Canada et de nombreux bénévoles. Le nombre de carcasses retrouvées est enregistré, et les carcasses sont échantillonnées sur place ou transportées à Saint-Hyacinthe pour une nécropsie complète. Les échantillons récoltés dans le cadre de ce programme permettent d’aborder diverses questions en génétique, toxicologie, pathologie, parasitologie, microbiologie, physiologie, écologie et dynamique de la population de bélugas du Saint-Laurent. Dans le cadre du second programme de suivi, des relevés aériens photographiques ont été réalisés à intervalles de 2 à 6 ans de 1988 à 2009 afin d’estimer l’abondance des bélugas et la proportion de nouveau-nés dans la population. Au cours de cette période, 8 relevés photographiques ont été complétés auxquels ont été ajoutés 28 relevés visuels pour évaluer l’abondance et la distribution des animaux.

Portrait de la situation

Suivi des carcasses et causes de mortalité

Au total, 469 carcasses de béluga ont été trouvées dans le cadre du programme de suivi des carcasses de 1983 à 2012 avec une médiane annuelle de 15 carcasses (Figure 2). L’âge des animaux trouvés morts, évalué en comptant les anneaux de croissance sur des sections de dents, permet une analyse plus complexe et une compréhension approfondie des mortalités. Malgré des variations interannuelles, le nombre de carcasses de juvéniles âgés de 1 à 7 ans, et d’adultes âgés de 8 ans et plus, ne montrent aucune tendance pendant cette période de 30 ans avec des médianes annuelles respectives de 1 et 10,5 carcasses pour ces classes d’âge. Par contre, le nombre de nouveau-nés trouvés morts a été particulièrement élevé en 2008, 2010 et 2012, avec respectivement 8, 8 et 16 individus alors que la médiane annuelle des 25 années précédentes n’était que de 1 individu avec des variations de 0 à 3 individus (Figure 2).

En général, il y a autant de carcasses de femelles que de mâles avec un ratio du nombre de femelles sur le nombre de mâles de 1,09. Toutefois, depuis 2006, la proportion des femelles semble augmenter dans les mortalités d’adultes rapportées. Récemment, les femelles semblent aussi mourir à un plus jeune âge, si on compare les mortalités des années 2000 à 2012 à celles des années 1983 à 1999. Cette récente tendance à mourir plus jeune n’est pas apparente chez les mâles adultes lorsqu’on compare les mêmes périodes.



Figure 2. Nombre total (cercle vide) annuel de signalements de bélugas morts dans l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent de 1983 à 2012, y compris le nombre de nouveau-nés morts (cercle plein). Les lignes discontinues horizontales représentent la médiane de chaque série temporelle.

Description longue de la figure

La figure illustre le nombre total annuel de signalements de bélugas morts dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent de 1983 à 2012, y compris le nombre de nouveaux-nés morts. Au total, 469 carcasses ont été trouvées, avec une  médiane annuelle de 15 carcasses. Malgré des variations interannuelles, le nombre de carcasses de juvéniles et d’adultes ne montre aucune tendance pendant cette période, avec des médianes annuelles respectives de 1 et 10,5 carcasses par classe d’âge.

Des nécropsies ont été réalisées sur 222 carcasses de 1983 à 2012 et les principales causes de mortalité étaient les maladies infectieuses (32 %) et le cancer (14 %). Les maladies infectieuses sont particulièrement prévalentes (72 %) chez les juvéniles de moins de 8 ans et la moitié d’entre elles (52 %) sont liées à des infections par des vers pulmonaires (nématodes). Le cancer était la cause de décès chez 20 % des individus adultes. Cependant, aucun des bélugas nés après 1971 n’était atteint de cancer, ce qui correspond à l’instauration de la réglementation sur de nombreux produits chimiques (ex. hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et les biphényles polychlorés (BPC)). La cause de mortalité d’un seul veau qui s’était pris de façon accidentelle dans un filet a été identifiée. Aucun veau examiné au cours de ce programme n’a montré de signe pathologique pouvant expliquer la mort, ce qui suggère qu’une rupture du lien mère-petit (dû par exemple à la mort, à une maladie de la mère ou suite à du dérangement) serait la principale cause de mortalité chez les veaux. Les problèmes associés avec la mise bas étaient responsables de 19 % des mortalités chez les femelles adultes et l’occurrence de ces problèmes a augmenté au cours des dix dernières années, particulièrement depuis 2010. L’augmentation récente des cas de problèmes entourant la mise bas survient alors que des nombres particulièrement élevés de nouveau-nés ont été trouvés morts en 2008, 2010 et 2012.

Des comparaisons avec d’autres populations de mammifères marins et des déductions à partir des conclusions d’autres études suggèrent que l’exposition chronique aux contaminants présents dans le Saint-Laurent pourrait jouer un rôle dans le développement de certaines conditions pathologiques observées chez les bélugas.

Tendances et dynamique de la population

Aucune tendance significative de l’abondance n’est identifiée si on ne considère que les estimations des huit relevés aériens photographiques de 1988 à 2009 ou que les 28 relevés aériens visuels de 2001 à 2009. Pour les deux types de relevés, les estimations d’abondance maximales ont été observées en 2003, et les estimations minimales ont été observées en 2009. Il est difficile de détecter des variations d’abondance en n’utilisant que les relevés, car chacun de ces relevés est associé à une importante incertitude qui découle du caractère très grégaire des bélugas, c’est-à-dire que les animaux ne sont pas répartis uniformément dans leur aire estivale, mais forment de grands groupes qui peuvent être détectés ou manqués lors des relevés. La répétition de relevés visuels moins dispendieux que les relevés photographiques vise à réduire ce problème.

Les relevés photographiques permettent aussi une estimation de la proportion des veaux âgés de 0 à 1 an dans la population. Cette proportion a diminué, passant de 15 à 18 % dans les années 1990 à 3 à 8 % dans les années 2000.

Ces informations ont été intégrées dans un modèle développé afin de décrire les changements possibles d’abondance, de reproduction et de mortalité dans la population de bélugas du Saint-Laurent de 1983 à 2012. Ce modèle de dynamique de population était nécessaire pour considérer simultanément ce que l’on connait de la biologie de l’espèce et intégrer les estimations et les incertitudes associées aux données des relevés aériens (effectif de la population et proportion de veaux âgés de 0 à 1 an) et aux données du programme de suivi des carcasses (nombre de nouveau-nés et autres classes d’âge). Ce modèle estime que la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent était stable ou en faible croissance depuis l’arrêt de la chasse en 1979 jusqu’au début des années 2000, avec une abondance maximale de 1000 individus en 2002 (Figure 3). Par la suite, la population aurait subi un déclin pour atteindre un effectif de 889 individus en 2012, ce qui représente la plus récente estimation de la population. On estime avec ce modèle que la période de 1984 à 1998 a été caractérisée par une stabilité des taux de gestation, de mortalité des nouveau-nés ainsi que de la structure d’âge de la population. Toujours selon le modèle, la période de 1999 à 2012 aurait été marquée par une instabilité des paramètres démographiques et de la structure d’âge. Le taux de mortalité des nouveau-nés aurait été particulièrement élevé au cours des années 1999, 2002, 2003, 2008, 2010 et 2012.

Figure illustrant l'évolution de la taille de la population de bélugas de l'estuaire du Saint-Laurent.
Figure 3. Évolution de la taille de la population de bélugas de l'estuaire du Saint-Laurent estimée au moyen du modèle de dynamique de la population pour la période s'échelonnant de 1913 à 2012. Les valeurs médianes (courbe noire de cercles vides) avec des intervalles de confiance de 50 et de 95% (courbes bleues et rouges respectivement) sont présentées. Un encadré illustre la trajectoire au cours de la période de 1983-2012 y compris l'estimation moyenne de la taille de la population (+/- taille estimée) obtenue à partir des relevés aériens photographiques (cercles noirs) et visuels (triangles noirs).

Description longue de la figure

Le graphique présente l’estimation de la taille de la population des bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent : l’abondance est passée de 8 000 individus en 1920 à 1 000 individus vers les années 1950. Une baisse récente est observée depuis 2002 et la population a atteint 889 individus en 2012

Le modèle estime également un changement dans le cycle de reproduction des femelles au cours des années 2006 à 2012. Avant cette période, le tiers des femelles matures étaient gestantes chaque année avec un cycle de reproduction s’étendant sur trois ans (14 mois de gestation et 12 à 18 mois d’allaitement). Durant les six dernières années modélisées, environ la moitié des femelles auraient été gestantes chaque année, indiquant un cycle de reproduction de deux ans. Ce phénomène serait dû à une augmentation de la mortalité des nouveau-nés. En effet, une femelle qui perd son veau au cours de la première année pourrait se reproduire à nouveau dès l’année suivante. Les nouveau-nés représentaient 6 à 8 % de la population en 1999, proportion qui a diminué à 4 à 6 % après 2007. Ces résultats du modèle sont appuyés par des données complètement indépendantes d’un programme de suivi par photo-identification des individus vivants de la population mené de 1989 à 2012, qui montrent des tendances similaires au modèle dans la structure d’âge et la production de veaux. Cette similitude avec des données indépendantes augmente notre confiance dans les prévisions du modèle de dynamique de population.

Facteurs corrélés au taux élevé de mortalité des veaux

Le nombre de carcasses de nouveau-nés trouvées chaque année est le produit du nombre de veaux nés soumis à un taux variable de mortalité. Une combinaison de facteurs est vraisemblablement à l’origine des nombres anormalement élevés de carcasses de nouveau-nés signalés en 2008, 2010 et 2012. Une des hypothèses considérées est l’empoisonnement par la saxitoxine produite par le dinoflagellé Alexandrium tamarense qui produit des floraisons récurrentes dans l’estuaire du Saint-Laurent. Cette substance extrêmement toxique peut être transmise à travers le réseau trophique et a été retrouvée en fortes concentrations dans les carcasses de bélugas et autres organismes marins récoltés durant une prolifération persistante de A. tamarense à l’été 2008. Le modèle de population de bélugas ne prévoyait pas une production élevée de nouveau-nés cette année-là et le nombre anormalement élevé de carcasses retrouvé pourrait être principalement dû à un taux de mortalité particulièrement élevé. Malheureusement, aucune donnée n’est disponible sur l’abondance de A. tamarense pour 2010 et 2012.

Le nombre important de nouveau-nés décédés en 2010 et 2012 coïncide aussi avec une durée et une étendue du couvert de glace anormalement réduites, à des eaux de surfaces particulièrement chaudes, ainsi qu’à une incidence accrue du nombre d’interactions entre bateaux et bélugas. Les mécanismes par lesquels les conditions environnementales pourraient avoir affecté les bélugas ne sont pas clairement identifiés. Les interactions avec les bateaux et autres perturbations anthropiques survenant en été pourraient nuire au processus de mise bas ainsi qu’à l’établissement et au maintien du contact entre la mère et son jeune pendant l’allaitement. Comme aucun signe pathologique n’a été identifié comme cause de mortalité pour l’ensemble des nouveau-nés examinés, les facteurs pouvant contribuer à la séparation avec la mère pourraient être une cause importante de mortalité chez les veaux.

Agents de stress potentiels

L’estuaire du Saint-Laurent est en aval de régions fortement industrialisées et urbanisées, ce qui l’expose à l’écoulement de diverses substances chimiques, incluant des polluants organiques persistants (POP) comme les biphényles polychlorés (BPC), le dichlorodiphényltrichloroéthane (DDT) et les polybromodiphényléthers (PBDE). Les concentrations de BPC et de DDT ont diminué ou sont demeurées stables chez le béluga depuis au moins 1987. Pour les PBDE qui sont réglementés depuis la fin des années 1990, les concentrations chez les bélugas ont augmenté de façon exponentielle au cours des années 1990 puis sont demeurées à ce maximum jusqu’en 2012 (Figure 4).

On ne peut établir de lien entre les concentrations de PBDE ou autres POP chez les bélugas et l’augmentation des troubles associés avec la mise bas et les mortalités élevées de veaux des dernières années. Cependant, certaines études toxicologiques ont démontré que plusieurs POP, incluant les PBDE, peuvent avoir des effets perturbateurs sur le système endocrinien de plusieurs espèces, dont les humains et les mammifères marins, ainsi que de possibles effets sur la reproduction, le système immunitaire, le comportement et le développement des jeunes.

Le béluga de l’estuaire du Saint-Laurent subit également une exposition chronique au bruit et au dérangement découlant de la navigation commerciale, de plaisance et l’industrie d’observation des mammifères marins, particulièrement dans le chenal nord de l’estuaire et la partie inférieure du Saguenay. L’industrie d’observation des mammifères marins vise principalement les rorquals dans l’estuaire maritime, mais les bélugas sont ciblés dans l’estuaire moyen qui comprend la majorité de l’habitat essentiel de la population. Le trafic maritime lié aux activités touristiques et récréatives est à son maximum en juillet et août pendant la période de mise bas des bélugas dans l’estuaire. Les activités touristiques ont augmenté depuis 2004 dans l’habitat essentiel au large de Kamouraska, Rivière-du-Loup et Saint-Siméon. La navigation commerciale a été stable de 2003 à 2012. Chaque navire qui transite dans l’estuaire du Saint-Laurent expose jusqu’à 53 % de la population de bélugas à des niveaux de bruits susceptibles de modifier le comportement de la majorité des individus et chaque béluga est exposé à ces niveaux de bruit jusqu’à 18 fois par jour. Bien qu’il soit difficile d’estimer l’effet sur la santé, la reproduction et la survie de telles expositions, des études indiquent que les bélugas pourraient être dérangés ou déplacés et souffrir de l’exposition au bruit et au trafic maritime.

Tendance temporelle de la contamination en PBDE chez les bélugas mâles et femelles

Figure 4. Tendance temporelle de la contamination en PBDE chez les bélugas mâles (bleu) et les bélugas femelles (rouge). Les barres verticales présentent l'écart-type.

Description longue de la figure

Le graphique présente la tendance temporelle de la contamination par les PBDE chez les bélugas mâles et les bélugas femelles. Entre 1990 et 2000, les concentrations de PBDE ont augmenté, tant chez les mâles que chez les femelles, passant de 3-4 ng/g de PBDE dans les lipides à environ 6 ng/g. Les concentrations de PBDE ont continué à augmenter chez les mâles adultes (6,5 ng/g en 2007), mais le taux d’augmentation a diminué depuis le début des années 2000 (la série se termine en 2008). Chez les femelles adultes et les nouveau-nés, les concentrations de PBDE n’augmentent plus depuis la fin des années 2000 (la série se termine en 2012 pour ces deux groupes).

Régime alimentaire et perspective écosystémique

Il est difficile d’utiliser les méthodes traditionnelles comme l’analyse de contenus stomacaux pour étudier la diète des espèces en péril comme le béluga. Une étude utilisant des analyses chimiques du gras des bélugas échantillonnés de 1988 à 2012 a identifié un changement de la diète de 2003 à 2012 représentant une diminution de près d’un niveau trophique (i.e. diminution de 1‰ du ratio d’isotopes de carbone, ?13C). Ceci pourrait signifier un changement de la composition de la diète des bélugas ou des changements dans la signature du ratio d’isotopes de carbone des proies provenant de changements dans l’habitat, mais ces résultats démontrent qu’il y a eu un changement dans les années 2000. La modélisation des signatures isotopiques des bélugas et de 11 proies potentielles suggère que le lançon, le calmar, le capelan, le hareng et le poulamon sont des proies importantes des bélugas adultes, lesquels se nourriraient aussi de poissons démersaux comme la morue, la merluche et le sébaste.

Photo de bélugas avec un petit
Bélugas avec leurs petits
Photo: Véronique Lesage, Pêches et Océans Canada


Pour mieux comprendre les relations entre le béluga de l’estuaire du Saint-Laurent et son habitat, on a estimé les relations existantes entre les séries temporelles de différents facteurs environnementaux avec celles d’indices décrivant la dynamique de la population de bélugas,incluant les indices d’abondance, les estimations de proportion de jeunes de 0 à 1 an dans la population, le nombre de carcasses trouvées et les changements de niveau trophique (signatures de ratio d’isotopes de carbone, ?13C). Les changements de certains facteurs environnementaux coïncident avec les changements de paramètres de la population de bélugas. Bien que ceci ne démontre pas un lien de cause à effet, ceci permet d’identifier des facteurs qui pourraient être des indicateurs de la qualité de l’habitat du béluga. Cette analyse suggère que la température de l’eau de surface, le volume et la surface du couvert de glace en hiver, la biomasse des grands poissons démersaux et la biomasse du hareng de printemps du sud du golfe du Saint-Laurent seraient de bons indicateurs de la qualité de l’habitat du béluga. L’évolution de ces indicateurs depuis 1971, montre que depuis la fin des années 1990, une eau de surface plus chaude, une durée et une étendue réduites du couvert de glace et une faible disponibilité des petits poissons de fond et du hareng de printemps caractérisent l’habitat du béluga de l’estuaire du Saint-Laurent (Figure 5). Ces changements semblent coïncider avec la déstabilisation de la structure d’âge de la population, avec la diminution de la proportion de jeunes de 0 à 1 an et l’augmentation du nombre de carcasses de veaux rapporté. Des anomalies négatives telles que celles observées depuis 1999 pour tous ces indicateurs potentiels de la qualité de l’habitat, n’ont pas eu lieu entre 1971 et 1998.

Figure illustrant le changement des conditions physiques et biologiques potentiellement importantes pour l'habitat du béluga de l'estuaire du Saint-Laurent.
Figure 5. Changements de 1971 à 2012 des conditions physiques et biologiques potentiellement importantes pour l'habitat du béluga de l'estuaire du Saint-Laurent. Barres empilées: anomalies annuelles au chapitre des conditions physiques (température de surface, indice de glace) et sources potentielles de nourriture (hareng de printemps du sud du golfe du Saint-Laurent et grands poissons de fond). Ligne noire: les différentes périodes séparées par des changements établies à partir d'une analyse STARS utilisant la somme de l'ensemble des anomalies environnementales. Veuillez noter que la série temporelle du hareng du sud du golfe du Saint-Laurent en 1978.

Description longue de la figure

La figure présente les relations existantes entre les séries temporelles de différents facteurs environnementaux avec celles d’indices décrivant la dynamique de la population de bélugas, incluant les indices d’abondance, les estimations de proportion de jeunes de 0 à 1 an dans la population, le nombre de carcasses trouvées et les changements de niveau trophique. Les changements de certains facteurs environnementaux coïncident avec les changements de paramètres de la population de bélugas, tel que décrit dans le texte.

Perspectives

La population de bélugas du Saint-Laurent a été considérablement réduite au cours du XXe siècle, principalement en raison de la chasse qui a été interdite en 1979. Au cours des années 1990, la croissance de la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent a été plus faible que prévue comparativement au taux de croissance maximum potentiel observé ou estimé pour d’autres populations d’odontocètes (i.e. baleines à dents, bélugas, dauphins, marsouins). Au début de cette décennie, les stocks de plusieurs espèces de grands poissons démersaux se sont effondrés en raison de la surpêche, incluant la morue qui est une proie connue des bélugas. Outre une diminution des ressources alimentaires, des changements environnementaux, la pollution et les perturbations par le trafic maritime pourraient avoir limité la croissance de la population. L’importance relative de ces facteurs n’est toutefois pas connue. Le déclin de la population de bélugas au début des années 2000 serait attribuable à une augmentation du taux de mortalité des nouveau-nés. Cette hausse pourrait avoir été causée, entre autres, par des proliférations d’algues toxiques, des perturbations climatiques et un changement de la disponibilité des proies. Cependant, les mécanismes associant ces facteurs à l’augmentation de la mortalité chez les nouveau-nés ne sont pas bien compris.

Afin d’être en mesure d’améliorer la planification du rétablissement du béluga de l’estuaire du Saint-Laurent, il est primordial de poursuivre le suivi de la dynamique de la population ainsi que de son habitat (i.e. conditions environnementales, abondance des proies, charges de contaminants, niveau de stress d’origine anthropique, etc.). Il est également nécessaire d’améliorer l’état des connaissances sur l’écologie de l’espèce ainsi que sur l’importance relative et les mécanismes d’action des facteurs environnementaux et anthropiques susceptibles d’affecter le béluga de l’estuaire du Saint-Laurent.

La poursuite des programmes de relevés aériens et de suivi des carcasses est donc essentielle afin de maintenir le suivi de l’évolution de la population. Parallèlement, des efforts devront être déployés pour estimer les changements dans la qualité de l’habitat des bélugas, plus précisément les facteurs physiques, l’abondance des proies, les charges de contaminants, la prolifération d’algues produisant des toxines et les activités de navigation et de développements côtiers dans l’estuaire du Saint-Laurent. Il est important d’étendre et de développer ces travaux dans l’habitat identifié comme essentiel pour cette population, soit l’habitat fréquenté en été par les femelles avec des veaux et les juvéniles. Peu d’efforts sont présentement investis dans cette région de l’estuaire et particulièrement dans l’estuaire moyen pour évaluer les conditions physiques, biologiques et les pressions provenant de facteurs anthropiques décrits plus haut en raison de l’absence de pêches commerciales importantes. La majorité des connaissances sur la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent a été recueillie l’été. Il est donc important de poursuivre des travaux couvrant la période de l’automne au printemps, saisons pour lesquelles nous n’avons que de l’information limitée sur la distribution.

Cela devrait permettre de mieux évaluer les besoins et la qualité de l’habitat du béluga de l’estuaire du Saint-Laurent et par conséquent d’identifier les mesures de gestion appropriées pour la conservation de la population.

Dos de bélugas qui émergent de l'eau.

Bélugas
Photo: Véronique Lesage, Pêches et Océans Canada

Mesures-clés

Des relevés photographiques aériens, effectués par Pêches et Océans Canada, procurent des indices d’abondance permettant d’évaluer l’état de la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent. Des facteurs de correction sont appliqués afin de considérer la proportion des animaux manqués dans les régions non couvertes par les relevés et en plongée lors du passage des
avions.

Le programme de suivi des carcasses effectif depuis 1983, fournit des indices sur la mortalité en fonction de la structure d’âge. Depuis 2003, les carcasses échouées sont signalées à Pêches et Océans Canada par le Réseau québécois d’urgences sur les mammifères marins, géré par le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins. Des chercheurs de l’Institut national d’écotoxicologie du Saint-Laurent prélèvent des échantillons des carcasses échouées sur la plage ou transportent celles-ci à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal où, avec l’aide de Parcs Canada, les pathologistes déterminent la cause des mortalités (ex. : maladie infectieuse, cancer, traumatisme).

Les échantillons des carcasses sont analysés afin d’établir la tendance temporelle de la contamination de la population de bélugas par des composés organiques persistants et toxiques d’origine anthropique (BPC, DDT, Mirex, PBDE). Des études ciblées visent à fournir des informations sur la biologie et le comportement de l’espèce ainsi que sur l’impact des activités humaines sur la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent.

L’abondance de la population de bélugas du Saint-Laurent est estimée à l’aide d’un modèle de dynamique des populations qui permet d’intégrer ce que l’on connait de la biologie de l’espèce à l’information spécifique à cette population, soit les indices d’abondance et de proportion de jeunes estimés par les relevés aériens, ainsi que les indices de mortalités estimés par le programme de suivi des carcasses.

Programme : Suivi de l’état du Saint-Laurent

Cinq partenaires gouvernementaux – Environnement Canada, Pêches et Océans Canada, Parcs Canada, le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques du Québec et le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec – et Stratégies Saint-Laurent, un organisme non gouvernemental actif auprès des collectivités riveraines, mettent en commun leur expertise et leurs efforts pour rendre compte à la population de l’état et de l’évolution à long terme du Saint-Laurent.

Pour ce faire, des indicateurs environnementaux ont été élaborés à partir des données recueillies dans le cadre des activités de suivi environnemental que chaque organisme poursuit au fil des ans. Ces activités touchent les principales composantes de l’environnement que sont l’eau, les sédiments, les ressources biologiques, les usages et les rives.

Pour en savoir plus

GOSSELIN, J.-F., HAMMILL, M.O. et MOSNIER, A. 2014. Summer abundance indices of St. Lawrence Estuary beluga (Delphinapterus leucas) from a photographic survey in 2009 and 28 line transect surveys from 2001 and 2009. Secr. can. de consult. sci. du MPO. Doc. de rech. 2014/021. iv + 52 p.

LAIR, S., MARTINEAU, D. et MEASURES, L.N. 2014. Causes of mortality in St. Lawrence Estuary beluga (Delphinapterus leuca) from 1983 to 2012. Secr. can. de consult. sci. du MPO. Doc. de rech. 2013/119. iv + 36 p.

LEBEUF, M., RAACH, M., MEASURES, L., MÉNARD, N. et HAMMILL, M. 2014. Temporal trends of PBDEs in adult and newborn beluga (Delphinapterus leucas) from the St. Lawrence Estuary. Secr. can. de consult. sci. du MPO. Doc. de rech. 2013/120. v + 12 p.

LESAGE, V. 2014. Trends in the trophic ecology of St. Lawrence beluga (Delphinapterus leucas) over the period 1988-2012, based on stable isotope analysis. Secr. can. de consult. sci. du MPO. Doc. de rech. 2013/126. iv + 26 p.

LESAGE, V., MEASURES, L., MOSNIER, A., LAIR, S., MICHAUD, R. et BÉLAND, P. 2014. Mortality patterns in St. Lawrence Estuary beluga (Delphinapterus leucas), inferred from the carcass recovery data, 1983-2012. Secr. can. de consult. sci. du MPO. Doc. de rech. 2013/118. iv + 23 p.

MÉNARD, N., R. MICHAUD, C. CHION et S. TURGEON. 2014. Documentation of Maritime Traffic and Navigational Interactions with St. Lawrence Estuary Beluga (Delphinaterus leucas) in Calving Areas Between 2003 and 2012. Secr. can. de consult. sci. du MPO. Doc. de rech. 2014/003. v + 25 p.

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Rédaction

Jean-François Gosselin
Pêches et Océans Canada

Certains pictogrammes du document sont une gracieuseté du site Integration and Application Network, Université du Maryland Center for Environmental Science (ian.umces.edu/symbols/).